Une pause de 3 ans. Le temps nécessaire pour « digérer » quatre Transvésubienne ? Mes soucis de digestion les semaines avant la mi-mai vous diraient que ce n’était peut-être pas suffisant. Qu’importe ! En 2016, j’avais hâte de revenir sur cette course unique et hors-norme avec comme terrain de jeu les Alpes maritimes.
Cette année l’épreuve évoluait et adoptait un nouveau format sur deux jours : l’Ultra-Trans. Un départ au bord de la mer Méditerranée à Nice le samedi pour rejoindre le village de Roquebilière plus haut dans la vallée de la Vésubie. Seuls deux secteurs de course étaient chronométrés. Le menu dominical était lui plus classique avec le fameux départ depuis la station de La Colmiane. Le parcours était composé des mythes de la course ; le Brec d’Utelle, la Madonne d’Utelle, Levens, le Mont-Chauve… Un sacré week-end en perspectives avec plus de 135 kilomètres, 5100 mètres de grimpette et 5900 mètres de dégringolade. Pour le coup, je partageais l’aventure avec mes amis valaisans: Florian Golay, Joakim Faiss, Olivier Grossrieder et mon papa.
Samedi 14 mai
Réveil en douceur à l’Avenue des Fleurs, devenu un peu notre habituel QG niçois lors nos aventures dans le 06. Mon manomètre déconne… La pression ? Peut-être. Mais l’heure n’est pas à la rigolade. Il faut dire que ce terrain du Sud est tout sauf amical pour nos boudins. Et j’ai déjà attrapé des cheveux blancs pour trouver le choix pneumatique idéal pour le week-end. Par précaution, je scotche encore une « mèche » anti-crevaison sous mon cintre. Serrages contrôlés, transmission lubrifiée, ça y est mon Felt Decree est paré pour sa longue chevauchée !
Départ par vagues de 10 coureurs sur le Quai des Etats-Unis sous un beau soleil et le bruit des vagues. Sortir de la ville de Nice s’apparente au premier écueil de cette TransV nouvelle formule. S’il faut être attentif aux flèches rouges perdues dans l’agitation urbaine, que dire des zones de travaux, feux de circulation, contresens, briques de verre, piétons… Coursier à vélo, je ne suis guère dépaysé. Mais c’est avec un certain soulagement que je rejoins avec mon groupe la route plus clame qui mène au Mont Macaron. D’entrée j’adopte un rythme de sénateur et me fais décrocher. Je ne me sens pas particulièrement fringuant ce matin et je veille principalement à m’économiser au maximum durant ces liaisons, surtout en pensant au programme du lendemain. Je grimpe seul, loin des grandes théories de certains…et ça me va bien!
En fin d’ascension je hausse un peu le rythme et distance un groupe de 20 coureurs afin d’être le moins gêné possible durant la 1ère spéciale et son départ cadencé. Un peu d’attente au sommet, une demi-barre avalée, le temps d’échanger quelques mots avec des retrouvailles et c’est parti! Reconnue quasi dans son intégralité la veille, cette spéciale N°1 présente un terrain très varié et plutôt plaisant. Je gère pour éviter de partir à la faute ou de crever et bénéficie du fair-play des autres pilotes pour les doubler. Temps scratch provisoire à l’arrivée, toujours bon pour le moral. Un premier ravitaillement, il faut s’hydrater, soleil et chaleur sont de la partie. Parmi la foule assoiffée, je retrouve Olivier. Nous attaquons ensemble la longue liaison vers le Col de Porte, point de départ du second secteur chronométré.
Nos coups de pédale s’accordent. Toujours soucieux de conserver un maximum de forces, nous gardons aussi l’oeil ouvert dans certaines parties techniques du parcours. Après une montée raide et bitumée, de beaux singles sont au rendez-vous! Au loin le ciel se couvre méchamment… Durant la fin de la liaison, nous sommes rejoins par Joakim, parti avec les derniers coureurs au départ de Nice. On profite du second ravitaillement pour faire le plein d’énergie, et de batterie pour Flo, qui a bénéficié de « l’assistance amicale » pour rallier le haut de l’ascension.
Un peu d’attente et attaque de cette 2ème spéciale annoncée comme longue et physiquement costaude! Une belle partie descendante très plaisante et conclue par un premier passage à gué. Très vallonnée, c’est un régal mais il faut s’employer pour passer sur le vélo certains « coups de cul ». Pas évident de trouver le bon rythme et ne pas se cramer. Certaines zones en sous-bois s’avèrent bien glissantes, j’essaie de rouler propre mais ne calcule pas trop sur le plan physique. La dernière descente demande encore une grande attention avec des passages « skinny », des épingles dans la pente et quelques dépassements. Je termine avec un grand sourire cet effort de près 50 minutes tout de même. Et j’en oublie même que ce n’est pas encore fini pour aujourd’hui!
Arrivés à Lantosque, nous devons en effet rejoindre encore le village de Roquebilière. Cette liaison finale s’effectue sous la pluie tantôt sur route, tantôt dans la « brousse » et s’achève vers 15 heures. Quand même un peu fatigué, et il fait désormais plutôt froid. L’attente à la merci du ciel pour décharger nos puces chrono n’arrange rien. On en profite pour reparler de la SP2 avec Joakim. Puis zou à la voiture, menée à bon port par mon papa. On se change, se sèche, et réalisons un énième « Tetris » pour charger destriers et bagages dans notre bus.
Plein gaz sur St-Martin-en-Vésubie à la recherche d’une boulangerie! Nos organismes affamés sont récompensés par de délicieux mets. Nous siégeons un instant et profitons de cette chaleur bienfaisante. Encore quelques achats puis nous avalons la route qu’il reste pour rejoindre La Colmiane et notre appartement. Je profite également de laver et réviser mon vélo. Quelques changements sont réalisés en vue du lendemain: manivelles de 175mm., plateau de 30 dents et géométrie « XC » pour mon Felt Decree avide d’en découdre sur le format « marathon » du dimanche.
Petit coup d’oeil aux résultats avant de filer se sustenter. 11ème place scratch, tout bon, en embuscade! Un menu accompagné d’une rasade de vin rouge, le tout couronné d’une tisane et quelques étirements. Avant 23 heures, toute la chambrée a rejoint la couette. La TransV, on connaît. Avec 5 participations je suis le moins expérimenté d’entre nous. Du fond de son lit, Olivier me prodigue ses derniers conseils au travers d’une étrange gestuel. En confiance, je m’endors plus facilement que les autres années, les jambes certes un peu lourdes.
Dimanche 15 mai
Réveil vers 05h45. Ciel dégagé, température agréable, en forme et motivé, les voyants sont au vert. Derniers préparatifs et la meute est lâchée sur le coup de 7h15. Les premières chicanes bien négociées, je suis dans le trio de tête au fond de la « rampe de lancement ». Cela ne va guère durer. Ça double de tous les côtés et le rythme imprimé est très élevé. Les pluies de la veille ont rendu le terrain très mou. Peu de rendement, et il faut déjà cravacher pour rester sur le vélo. Je m’intercale entre 2 groupes et tente de trouver la bonne allure. La descente du Col de Varaire se négocie tout en contrôle, gare aux racines en dévers!
Les écarts se creusent, la sélection s’opère déjà. Plus loin sous le Caïre Gros, le fidèle berger me pointe en 12ème position. Cette première traversée ascendante se révèle toujours magnifique. Je la réalise avec Arnaud Colomiès dans le viseur, que je dépasse peu avant que la pente s’inverse. Désormais, complètement seul, je profite de cette tranquillité et du sentier tellement plaisant à rouler. Très rythmé, le tracé offre même une splendide nouvelle portion de descente vers le Col d’Andrion. Peu de trace au sol encore, il ne faut pas rater les flèches et rester vigilant à certaines encablures techniques où je passe au pas de course.
Salutations à la volée aux bénévoles du 1er ravitaillement, et je plonge plein pot vers le col de Gratteloup. Toujours splendide, cette dégringolade, certes humide, procure de belles sensations. Freddy Bertremieux s’écarte avec classe. Je m’applique et tente de trouver les bonnes lignes à travers les verres de mes lunettes encrassées par l’effort et les conditions. A l’approche du Brec, l’ambiance forestière verte et humide laisse place à un décor plus brut de roches et de verticalité. Le court portage s’opère « au train » et ça bascule directement sans pitié. Lucidité déjà égratignée, difficile de se relâcher sur ce terrain fuyant à souhait. Bien à l’arrache, j’ai l’impression d’être un novice sur deux roues.
La splendide traversée exposée vers le Col de Castel Gineste permet de retrouver un peu plus de « flow », ça file vite! Je dépasse Benoît Vaxelaire et démarre la 2ème partie de la descente très cassante et ponctuée de jolies épingles. Vraiment à l’aise, je débarque sur les hauts d’Utelle et m’apprête à passer la fameuse marche quand soudain je me retrouve face à un dévaloir! Un concurrent est en perdition tout au fond, pas évident de trouver le sentier. Attentif aux plaquettes rouges et aux indications des commissaires, je me fraye un passage à travers les broussailles et autres cassures plutôt sournoises, surtout avec la fatigue. Quelques crampes m’avertissent que mes muscles n’apprécient guère ce traitement de force en fin de descente!
Ça remonte vers le village. Plutôt surpris par ce détour imprévu, les encouragements du public me font du bien. Un gobelet chipé au ravito, le speaker me pointe en 8ème position. Ça redonne un peu d’allant! Et il y en faut pour gravir quelques marches et suivre le sentier bien raide. Peu après, le précédent pilote en difficulté me fond littéralement dessus….je m’écarte. Jambes affûtées, mollet gauche tatoué, pas de doute, il s’agit de l’ex-routier professionnel suédois Gustav Larsson, Vice-champion olympique de CLM en 2008 à Pékin.
Inutile de vous dire que je n’ai pas eu le temps de contempler le travail artistique de son tatoueur. Autour de la Cime du Diamant, les « coups de cul » sont nombreux et le terrain toujours bien mou… Dur, dur! Quelques minutes plus tard, premier ravitaillement comme prévu. Changement de bidons, réserves de barre et autres gels complétées et lubrification de la chaîne déjà bien sèche. En route pour la Madonne d’Utelle! Esseulé et déjà bien dans le dur, j’opte pour une progression pédestre en poussant mon vélo jusqu’au replat bitumé. Le moment idéal pour se ravitailler, lâcher le guidon et se « détendre » en roulant. Un « petit coup » sur mes lunettes pour y voir plus clair car derrière ça plonge sévère!
Une belle entrée dans le fameux goulet, une descente sans trop d’accroc avec quelques passages à pied en toute volupté. La courte remontée sur le plateau d’Huesti se fait au prix de quelques bonnes crampes sans toutefois devoir m’arrêter. Toujours très agréable de traverser ce beau pâturage, et parfait pour s’alimenter en toute quiétude avant une suite plus mouvementée. Le tracé menant au Cros d’Utelle s’avère en effet bien corsé. Avec un manque de lucidité certain, la vigilance est vraiment de mise. Sous-bois glissant garni de souches, pierres mobiles, marches à l’aveugle, relances techniques, épingles serrées, un sacré festival de VTT où je prends un malin plaisir!
Après une grosse demi-heure seul dans la nature, les premières traces de civilisations refont surface. Du public…et des coureurs notamment le duo Gombert-Cambus! Le profil bien descendant m’a permis de grapiller quelques minutes, sans connaître d’ennuis mécaniques contrairement à d’autres… Au Cros d’Utelle, les petites remontées font mal aux pattes. Parfois raides et techniques, elle m’obligent à pousser mon destrier. La fin de la dégringolade tape toujours autant. Cette année une nouvelle partie piégeuse taillée dans la brousse nous emmène directement sur le Pont de Cros pour franchir la Vésubie.
Galvanisé par le plaisir et mon bon classement provisoire, j’attaque désormais la montée vers la déchetterie de Levens par un premier portage. Depuis le départ tôt ce matin, la grande aiguille a déjà fait quelques tours de quadran… Et mon organisme le ressent. Les forces me lâchent peu à peu, mais heureusement peu de crampes. Pour m’économiser, la marche à pied devient mon allié. Un coureur de la Trans50 semble traverser…le même désert. Nos rythmes s’accordent, ça aide. Avec l’expérience des années précédentes, je connais très bien la difficulté de cette ascension. Rester calme et avancer, toujours avancer. Quelques pilotes me doublent avec une facilité déconcertante… Ouf! Il s’agit des premiers de la catégorie VAE (Vélo assistance électrique).
Le sentier s’aplanit et le second ravitaillement prévu approche… Parmi les encouragements des suiveurs, je distingue la voix de mon papa. Bonne nouvelle, il a réussi à rejoindre l’endroit dans le temps. Un dernier poussage pour atteindre une route goudronnée, je dépose mon vélo sur le bas côté…que c’est dur! J’essaie de souffler, positiver, mobiliser mes maigres ressources pour la suite. Gel, banane; assoiffé je descends allègrement eau et Rivella dégazé. Bidon plein, le chemin de croix se poursuit. Je tente parfois de remonter sur le vélo mais la déclivité ou la technicité du sentier me rappelle vite à mon état physique entamé. Bon dieu c’est long, c’est dur…et ça pousse encore, et encore. J’évite de trop regarder en arrière…l’arrivée est loin devant, à Rimiez, à Nice!
Enfin, une portion plus plane permettant de pédaler plus de deux minutes sur le vélo. Un peu de courant qui aère mes muscles et mon esprit, quel bonheur! Levens n’est plus très loin, quelques « coups du cul » et une descente parfois assez droite dans la pente où je peine à prendre du plaisir. Une petite chute et quelques instants plus tard, le ravitaillement officiel m’accueille. Victime d’ennuis mécaniques en matinée, Flo m’encourage. Deux gobelets dans le gosier, je ne m’attarde guère. Bien que le tracé 2016 soit plus direct que les éditions précédentes, la route est encore semée d’embûches jusqu’à la ligne d’arrivée.
Après une partie vallonnée proche de St-Claire, les jambes tournent de mieux en mieux. Quelques minutes sur une route bitumée en faux-plat descendant permettent un peu de relâchement avant les derniers efforts. Je dépasse Greg Doucende qui abandonne dans la foulée. Une longue piste aux « pourcentages amicaux » nous amène aux rampes caillouteuses du Mont-Cima où il faut à nouveau porter le vélo. Au sommet de la dernière grimpette, ça remonte gentiment de l’arrière. Kevin Graux prend les devants. Un joli single à flanc me « porte » direction le Col d’Aspremont mais je m’emballe pas et assure mon pilotage. Encore une remontée technique, et une descente chaotique où je préfère courir par endroits… Plus l’arrivée approche, plus un malheureux fait de course serait regrettable!
Passage au pointage, puis rapidement 3 gobelets au ravitaillement du Col d’Aspremont. Ça sent « bon » le Mont Chauve et la dernière grosse difficulté de la course! Je progresse seul. Les écarts ont l’air conséquents. Certains randonneurs du dimanche me glissent un petit mot d’encouragement à la fin imminente d’une énième portion de poussage. Mais ma lucidité me joue un vilain tour; rond rouge, croix rouge, 2 chemins, tout est confus. Je crois à une nouvelle variante comme à Utelle quelques heures plus tôt… Que nenni! Après un petit moment à redescendre je comprends que « je retourne sur mes roues ». Je m’excite guère et reprends la bonne direction, celle de la mer!
Le sentier ne s’est pas « adouci » avec les années. Une vraie séance de marteau-piqueur où la crevaison menace à chaque appui trop franc. Je roule sur des oeufs en gardant un maximum de fluidité. Concentré sur mes lignes, je me sens tout à coup étrangement seul…pas de public, plus de balisage, des cailloux partout. Doute, déception d’une possible erreur de parcours, j’hésite à m’arrêter et appeler l’organisation. Mais je roule, encore et encore. Mon but, rejoindre le hameau de Falicon peu importe le sentier afin de retrouver le parcours de la course le plus vite possible.
Peu après, j’obtiens une confirmation de deux spectateurs « perdus » qui me confirment que je suis sur la bonne trace. Un grand ouf de soulagement alors que je slalome dans les ruelles de Falicon. Quand soudain, le balisage et les indications des commissaires m’attirent dans un bois sauvage hyper raide avec des cassures et des herbes hautes… Egaré? Non! Des flèches m’indiquent la voie à suivre pour échapper à ce dangereux piège que je fuis au pas de course en veillant à ne pas me tordre les chevilles.
Passage dans une zone marécageuse de la « jungle », secteur final traditionnel de la TransV. Je scrute le profil du parcours sur ma plaque de cadre et distingue une ligne ascendante. Effectivement…au détour d’une épingle, encore un « coup de cul », un poussage…avant de rejoindre une route bitumée dans le sens de la montée. Jusqu’où? Combien de temps? Qu’importe! Ça sent grave la fin et je savoure l’instant.
La flèche indique à gauche, ça redescend! Les décibels émanant du micro du speaker sont désormais perceptibles; l’arche bleu symbolisant l’arrivée, visible par mon regard fatigué. Un dernier virage droite, ça y est, FINISHER! Pointé 6ème scratch, je peine à réaliser. Vélo à terre, assis, visage dans les mains, les images de ma course défilent à vive allure…l’émotion me submerge. Quelques larmes se mélangent à la sueur et la terre incrustés sur mes joues. Fort!
Olivier rallie Rimiez une petite demi-heure après et un 7ème sticker de « finisher » pour lui! Grimace par contre pour Flo et Joakim, victime de leurs cadres abîmés. Un bon repas partagé avec les potes me redonne des forces…pour monter sur la 3ème marche du podium de la catégorie Senior. Une jolie récompense! De belles retrouvailles donc avec la Transvésubienne « new look » pour ma 5ème participation. Sans aucun doute, la course qui reste pour moi la plus difficile mais surtout la plus belle, avec ce savant mélange de souffrance et plaisir qui délivre les émotions les plus intenses!
MERCI
A la fine équipe valaisanne pour ce palpitant séjour dans le Sud,
A mon papa, pour les ravitos et l’assistance tout le week-end,
A l’organisation et à tous les bénévoles présents lors de cette épreuve magique.
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La saison continue. A bientôt!
Emmanuel
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